IVG – Et si par malheur le débat s’enflamme

Notre président de la République veut mettre à l’agenda de l’Assemblée nationale, l’introduction de l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) dans la Constitution.

Depuis des années, c’est un sujet, en France, qui ne fait pas débat. Contrairement à la PMA, à la GPA ou au mariage pour tous qui entretiennent des conversations brulantes et contradictoires. 

Évidemment la ficelle est énorme : introduire un débat constitutionnel sur un sujet qui ne prêtait plus à discussion depuis des décennies, à l’heure où des sujets essentiels pour l’avenir de la France devraient amener le Président à s’intéresser à ce qui comptent vraiment pour les Français : l’inflation, le pouvoir d’achat, le chômage, l’immigration, la continuité historique, la France dans la guerre en Ukraine, la France dans l’Europe, la désindustrialisation, la paupérisation, l’effondrements de l’Éducation nationale, l’effondrement de la Santé, le monde post Covid, les impôts qui écrasent toute volonté, l’avenir de l’énergie, et beaucoup d’autres, c’est vouloir détourner l’attention des Français, forcer l’assemblée à définir une majorité claire et surtout violer la Constitution qui ne demande rien.

Évidemment, une immense majorité de français, concernée ou pas, est favorable à l’IVG.  Comment puis-je oublier Monique F. qui nous gardait ma sœur et moi lorsque nous étions de jeunes enfants. Elle est décédée en 1974, à 21 ans, des suites d’un avortement sauvage pratiqué dans des conditions d’hygiène épouvantables et fut emportée par une septicémie. Ma mère nous avait annoncé la mort brutale de Monique avec des mots forts, empreints de douleurs et de la violence des gestes d’une faiseuse d’ange qui, finalement, pour bien faire d’une pierre deux coups, avait assassiné la mère et l’enfant qu’elle portait. 

Alors, puisqu’il n’y a pas de débat mais que le Président veuille l’ouvrir malgré tout, ce piège grossier d’entourloupeur de foire ne doit pas nous amener à discuter du droit à l’IVG pour les femmes qui est définitivement acquis, mais de s’intéresser à l’inscription du droit à l’IVG dans la Constitution. 

C’est absurde :

  1. Parce que la Constitution garantie la vie des Français. Même quand la peine de mort fut interdite, son abolition est entrée dans la Constitution afin de garantir la vie des pires criminels. La Constitution n’a pas pour vocation d’interdire la vie, quand bien même, concernerait-elle la vie d’un fœtus.
  2. Parce que le droit Français, y compris le droit constitutionnel, autorise tout ce qu’il n’interdit pas: « nul ne peut-être condamné à mort » (Art. 66-1). Interdire d’interdire l’IVG aurait-il un sens ?
  3. Enfin, si l’IVG devient un droit constitutionnel, ce serait ouvrir en grand, la porte à tous les désirs transhumanistes ou eugénistes pour qu’ils deviennent à leurs tours, des droits garantis par la Constitution. Ce serait simultanément rétrécir l’importance de l’IVG qui, à un moment de leur vie, concernent toutes les femmes et autant d’hommes, et considérer que tout le monde seraient concernés par un changement de sexe, un désir transgenre ou les pistes cyclables non genrées.  On n’en sortira jamais.

Mais puisque c’est la volonté présidentielle, nous allons tous tomber dans le piège d’une discussion clivante voulue par le président qui poussent les Français dans des camps antagonistes :

  1. Vous êtes pour l’IVG et pour la Constitutionalité de l’IVG ? Vous êtes pour l’IVG. Vous êtes quelqu’un de bien, comme nous, digne de nous.
  2. Vous êtes pour l’IVG et contre la constitutionnalité de l’IVG ? Vous êtes contre l’IVG. Vous êtes un extrémiste rétrograde et conservateur. Un obscurantiste indigne. 
  3. Vous êtes contre l’IVG et contre la constitutionnalité de l’IVG ? Vous êtes contre l’IVG. Bis repetita.

Et si par malheur le débat s’enflamme, ce que nous savons très bien faire en France, alors ce qui fut conquis de haute lutte à l’Assemblée Nationale par Simone Veil pour toutes les femmes sous la Présidence de Valéry Giscard d’Estaing, pourrait devenir illégal grâce à Emmanuel Macron.

Pourquoi sommes nous confrontés à une hausse historique des prix du gaz et de l’électricité?

Pourquoi sommes-nous confrontés à une hausse historique des prix du gaz et de l’électricité?


L’explication facile est la reprise économique. Si tel était le cas alors que le niveau de l’économie rejoint tout juste le niveau pré-covid, il ne devrait pas y avoir de tension particulière. Il faut aller chercher l’explication ailleurs. Et si la faute incombait aux énergies renouvelables?


Le demande électrique a considérablement augmenté pendant le Covid. En raison du télétravail, les salariés restent davantage chez eux, sollicitant davantage le réseau électrique. On peut ajouter l’augmentation sensible de véhicules électriques (voitures, vélos, trottinettes, camions et bus, etc…), les besoins en télécom et internet, les nouvelles constructions chauffées à l’électricité, etc…

Afin de répondre à cette demande tout en fournissant une énergie décarbonnée, on a construit des milliers d’éoliennes en France. Pour mémoire, rien qu’en France, 150 milliards d’euros, soit un budget équivalent à la construction de 10 centrales nucléaires (19 centrales en service en 2021), ont été investis dans des éoliennes « made in Germany and Denmark ».


Les vents en Europe sont réguliers et parfaitement connus. Ils soufflent globalement dans le même sens avec la même intensité en même temps dans toute l’Europe. Quel que soit le nombre d’éoliennes mises en service, quand il n’y a pas de vent ici, il n’y en a pas davantage là-bas, et les éoliennes ne tournent pas. Dans les faits, ne fonctionnant que 23% du temps, les éoliennes ont besoin de l’appui de centrales au gaz pour fournir de l’électricité en continu. Ce sont alors les centrales au gaz qui prennent le relais, en même temps. La demande de gaz a donc explosé. Or le gazoduc Nord Stream sensé importer du gaz russe n’est pas encore en service. L’offre de gaz est donc limitée. Quand la demande augmente et l’offre est réduite, les prix explosent.


Nous en sommes arrivés à cette situation invraisemblable où:
1. Les besoins en électricité augmentent comme prévu
2. Nous avons investi 150 milliards d’Euros en ENR, qui ne fonctionnent que 23% du temps
3. Nous investissons dans des centrales au gaz importé pour pallier l’absence de vent et de soleil et produire l’électricité dont nous avons besoin
4. En raison de l’offre et de la demande le tarif du gaz augmente de 50% en 2021
5. Le gaz libérant 500g de carbone par Kwh produit, pollue 70 fois plus que le nucléaire.

En conclusion,
1. En théorie, puisque le vent est gratuit et sans carbone, on a voulu de l’énergie bon marché et préserver l’environnement.
2. Dans les faits, on a une énergie à un coût devenu prohibitif et on pollue plus que jamais.

Vivre, c’est tout.

Il y a presque 30 ans, en voyage d’affaire à Phnom Penh avec un collègue Singapourien, MHK, je m’arrêtais dans une échoppe au bord du Mékong, attiré par une magnifique petite boite ciselée qui semblait en argent. Ses proportions, sa forme, ses détails, son prix indiqué par une minuscule étiquette attachée avec un fil rouge, me plaisait. MHK me demanda:  » What is it for? ». Sans réfléchir, je lui répondis « Nothing ». Et j’achetais la boite 20$.

L’art d’être français, c’est aussi de savoir trouver cette dose infinitésimale d’inutilité absolue qui transforme la vie pour la rendre intéressante.

Ce matin j’apprenais que les trois premières capitalisations boursières du CAC 40 sont dans l’ordre: LVMH, L’Oréal et Hermès, le nouveau tiercé de la réussite française dans le cercle très fermé des entreprises les plus puissantes du monde.

Alors voilà: je pose la question qui me taraude depuis tout à l’heure parce qu’il faut s’interroger absolument sur cette consécration du luxe « made in France » qui a effacé tout le reste: « Est ce un exploit ou une catastrophe? ». 

Un petit article du Monde daté d’aujourd’hui, « Allier Indépendance et Mondialisation » explique que s’il faut peut-être rapatrier une certaine production en France, la mondialisation nous a sauvé de la pénurie. L’article conclut sur les domaines jugés stratégiques où l’on peut prétendre à une compétitivité mondiale: aéronautique, automobile, nucléaire, agroalimentaire, santé. 

C’est intéressant parce que dans ce secteur du luxe où la France excelle, le sac en cuir et le pot de crème ne sont pas considérés comme des secteurs stratégiques alors que les secteurs stratégiques d’avant la pandémie ont été, de facto, abandonnés: 

– Aéronautique: le monde n’a plus besoin d’avions pour 10 ans. Le leadership d’Airbus est devenu allemand.

– Automobile: Stellantis fabriquera la C5 à Chengdu (Chine). La fabrication de voitures en France a chuté de 47% en 2020 par rapport à 2019.

– Nucléaire: les verts l’assassinent et veulent des éoliennes made in Germany.

– Agroalimentaire: Ah la tomate confite aux 12 saveurs d’Alain Passard…

– Santé: le Covid 19 a démontré en 12 mois que nous n’étions pas meilleurs que n’importe quel autre pays de l’OCDE et que le pays de Pasteur et de Camille Guérin a été incapable d’inventer un vaccin.

Le monde entier qui ne veut plus voler et préfère des Tesla, des Mercedes et des Toyota, des éoliennes allemandes et des masques « made in China » a définitivement décidé que les meilleurs de l’inutile sont les Français. Car là est bien le paradoxe. Alors que l’industrie Française disparaissait en quelques décennies, emportant avec elle des marques construites par des ingénieurs visionnaires et détruisant des millions d’emplois transférés en Europe de l’Est, en Chine et ailleurs, un artisanat millénaire n’ayant aucune autre utilité que d’embellir la vie, rassemblait des travailleurs manuels pour constituer ce qui est aujourd’hui le trio de tête du CAC 40. Il y a 30 ans quand j’ai commencé à travailler dans la Compagnie Générale d’Electricité, qui, raisonnablement, après des années d’études supérieures aurait pu imaginer que la maroquinerie et les produits de beauté triompheraient en trois décennies, des Airbus, des TGV, des centrales nucléaires, des plateformes pétrolières, des paquebots, des Renault, des Peugeot, de Thomson et des télécoms? 

La mondialisation et la pression des marchés sur les marges auront poussé les pays à se spécialiser dans ce qu’ils font de mieux et à abandonner les secteurs où ils ne sont pas compétitifs. La capitalisation boursière du trio de tête de nos entreprises les meilleures est implacable: nous excellons dans le luxe. Ce qui ne sert à rien (« what is it for? » me demandait MHK à Phnom Penh) est devenu le moteur très concret de tout le reste. Le Chinois qui a déjà tout veut ce dont il est privé au quotidien: la beauté, la frivolité, l’excellence du futile, cet enchantement que procure la délicieuse harmonie de matières soyeuses, rares et délicates que ce soit pour l’éternité dans un bijou ou pour un instant dans une flûte de Champagne.

Alors à la question que je me pose, si cette consécration mondiale de l’art de vivre à la Française est un exploit ou une catastrophe, en ce vendredi soir à Hong Kong où le soleil se couche sur Victoria Harbour que j’aperçois fugitivement entre deux immeubles, avant de retrouver mes amis sur une terrasse de Wan Chai où nous apprécierons la chance infinie que nous avons d’être là, je renonce à tous les combats concurrentiels, préférant le délicat épicurisme du moment qui m’attend car vivre, c’est tout. 

Vacciné

C’était dans mon agenda depuis plusieurs semaines. Un précédent rendez-vous avait été annulé en raison d’un conditionnement défaillant du vaccin de Pfizer.

Depuis plusieurs jours j’y pensais avec confiance, me disant que ce vaccin serait la dernière étape avant la rédemption. Pourtant j’abordais cette vaccination avec une petite appréhension également comme si je craignais un effet secondaire. 

Je suis donc parti du bureau vers le Sai Wan Ho Sports Centre avec plus d’une heure d’avance sur le rendez-vous trouvant une justification à cette précaution en allant dans un quartier que je ne connais pas, dans un processus inconnu dans une langue qui n’est pas la mienne qui sera peut-être compliqué et redoutant le risque d’une interminable file d’attente. Comme toujours à Hong Kong, tout était facile. Il y avait autant d’agents pour assurer la vaccination qu’il y avait de personnes à vacciner simultanément. Une cinquantaine de part et d’autre.

Un premier comptoir s’est assuré que j’avais bien ma HK ID, que je n’avais pas de fièvre, que je m’enregistrais sur le site LeaveHomeSafe de Hong Kong et que l’hygiène de mes mains serait irréprochable. Un second comptoir a vérifié que je respectais bien l’heure de ma convocation en fonction du SMS que j’avais reçu la veille.

On m’a alors aiguillé vers une première zone d’attente afin de me remettre un fascicule contenant toutes les informations indispensables à connaitre sur le vaccin puis une agente aimable m’a posé distraitement quelques questions sur ma santé en général. Sur le même ton, elle m’a demandé si j’avais eu le Covid. J’ai répondu « yes ». Croyant que j’avais mal compris la question ou bien qu’elle avait mal entendu ma réponse, devenue d’un seul coup attentive, elle m’a reposé la question « did you have Covid 19? ». Imperturbable, j’ai re-répondu « yes ». Très surprise, elle est allée voir une collègue qui m’a reposé deux fois consécutives, la même question. Il fallait que je voie le médecin de permanence immédiatement. 

On m’a conduit vers un bureau protégé d’une vitre en plexi glass. Les deux agentes ont expliqué la situation au médecin en cantonais. Une femme. Elle s’est retournée vers moi et pour la cinquième fois, la question « did you have Covid 19? » me fut posée. Quelle que soit l’administration de quelque pays que ce soit, il faut toujours répondre précisément à la question sans chercher, jamais, à en rajouter. « Yes ». La médecin m’a alors assuré qu’une seule injection serait nécessaire aujourd’hui et qu’il serait inutile de revenir pour la seconde injection parce qu’ayant déjà eu le Covid, le risque d’une seconde injection serait plus grand que les bénéfices que je pourrais en recevoir. 

Je suis retourné vers ma chaise de la zone d’attente lorsque l’une des deux agentes m’a dirigé vers un agent proche de l’accueil lui expliquant ma situation. 

J’étais balloté d’agent en agent lesquels me demandaient si j’avais eu le Covid, « yes », et qu’une seule injection serait nécessaire, que dès lors il sera inutile de revenir pour la seconde injection, etc… Par pallier, mon QI s’effondrait à mesure que la question revenait et que ma réponse tournait en boucle. Je comprenais bien que la différence culturelle et la langue anglaise qui sert de passerelle entre le Cantonais et le Français est mal maitrisée de part et d’autre, que l’intention est bienveillante et que les circonstances exceptionnelles du monde aujourd’hui poussent chacun à prendre des dispositions sécuritaires qui me semblent disproportionnées. Pourtant, je n’étais plus qu’un fétu de paille sur le courant du fleuve Yang Tsé Kiang.

J’ai coché deux cases d’un fascicule qu’on me tendait puis j’ai suivi des flèches me conduisant un étage en dessous, dans une salle omnisport transformée en vaccinodrome avec de longs rideaux le long des murs cachant des sections de quelques mètres carrés, toutes numérotées, où de jeunes médecins pratiquaient les injections dans un silence de cathédrale.

Conduit vers l’un deux, je m’asseyais sur une chaise pour une rapide consultation. Il m’a demandé ma HK ID dont il a rentré le numéro dans un ordinateur devant lui. Toutes les informations que possède le Ministère de la Santé de Hong Kong sur moi sont apparues à l’écran. Il m’a alors reposé les mêmes questions que celles d’un instant plus tôt. Allergies? Fièvres? Régimes? etc. « Did you have Covid? » – « Yes ». L’information que j’avais déjà donnée 8 fois un peu plus haut n’avait pas eu le temps d’être communiquée au médecin. « When did you have Covid 19? ». Mars 2020. Il a justifié la question en me disant que si j’avais eu le Covid depuis moins de 90 jours, il ne pourrait pas me vacciner. Laborieusement, il a alors écrit « March 2020 » puis à la ligne en dessous « 13 April 2021 ». Dans un murmure qui était une petite victoire de la médecine sur le cours du temps, il a déclaré plein de compassion: « more than 90 days. Good. You’re good. » J’ai pensé « j’y suis presque ». Mais le médecin ne pouvait s’en tenir là. Il m’a annoncé que face à cette situation inattendue, il devait en référer à son supérieur. 

Devant, à droite de son ordinateur, il y avait un boitier muni d’un gros bouton rouge en plastique de 5 bons centimètres de diamètre comme ceux qu’on trouve à côté des escalators et de toutes les machines qui doivent pouvoir être stoppées d’un coup. Du plat de la main, il a appuyé sur le bouton rouge, déclenchant une sirène d’incendie. Avant que j’aie le temps de comprendre la nouvelle situation car tout ceci est plus qu’une expérience nouvelle dans ma vie, c’est l’apprentissage unique d’un processus pour espérer revenir au plus vite vers le monde d’avant, une nouvelle femme médecin a déboulé comme un chirurgien s’apprêterait à réanimer un opéré entre la vie et la mort. « What happened? » Le médecin lui a expliqué etc… et elle m’a annoncé etc… A la dixième fois en 15 minutes j’avais compris. Elle est repartie dans un froissement de blouse et un bruissement de rideau avec l’allure de l’impératrice chinoise d’un film de Zhang Yimou. 

Le médecin m’a demandé de retirer ma chemise puis a pratiqué l’injection salvatrice de l’Humanité, en 2 secondes à peine. 2 secondes multipliées par des milliards de terriens pour espérer un monde meilleur le plus vite possible. Voilà à quoi j’ai pensé. En remettant ma chemise, le médecin a imprimé le certificat de vaccination et a rayé le second paragraphe préparé pour la seconde injection dont je me passerai. Je l’ai remercié pour tout. 

En ouvrant le rideau, on m’a conduit vers une chaise tenue à équidistance de dizaines d’autres dans une zone de repos. On m’a demandé de rester assis 15 minutes. Le temps d’envoyer 2 messages et de lire 3 emails, une autre agent est venue vers moi et m’a demandé depuis quand j’étais là. Le certificat indiquait l’heure « 17h11 ». Il était 17H27 sur l’immense pendule du gymnase sensé chronométrer les matchs en temps normal. Je pouvais partir. 

Aujourd’hui je ressens encore une légère douleur musculaire et aucun autre effet secondaire. J’attends désormais le passeport santé, la possibilité de re-voyager le plus vite possible, de revoir ma famille en France et mes clients en Asie et surtout, par dessus tout, de retrouver ma vraie vie.

Voilier contre Kayak

Régate dite Waglan race hier. Concorde étant toujours blessé suite à la Coastal Race du week-end de Pâques, j’ai navigué sur L II, le bateau de 51 pieds de PM, sous un ciel bleu immaculé, une mer plate et un vent de 18 à 20 nœuds exactement parfait.

Nous tournions en rond en attendant le départ jusqu’à ce que vers 10h45, on aperçoive un kayak gonflable, à tout le moins fragile sous le vent, qui avançait tranquillement vers la ligne de départ. Nous savons tous que la rame est prioritaire sur la voile. Lancé à 8 nœuds environ, nous n’étions qu’à quelques mètres du frêle esquif, suffisamment près en tout cas, pour qu’une brève conversation s’engage en anglais et que nous cherchâmes à expliquer à ces kayakistes qu’ils se trouvaient sur une zone de danger.

J’avais à porté de voix, une famille occidentale de 4 personnes, le père devant et la mère derrière chacun avec une pagaie et au milieu, deux enfants en bas-âge. De loin, il me semblait que ces enfants avaient entre 3 et 6 ans. Même dans un endroit légèrement abrité, ils avançaient à 1 ou 2 nœuds, par un vent de 15 nœuds avec des rafales à 20 nœuds au milieu d’une flotte d’une quinzaine de voiliers de plus de 10 mètres. A son accent anglais, je suis presque certain que le père de famille était français. Mais peut-être italien. L’assurance qu’il était dans son bon droit, ce qui est indiscutable, et l’aplomb avec lequel depuis son frêle esquif, il nous invectivait afin qu’on lui accorde la priorité qu’il avait, me laisse penser qu’il devait tout de même être l’un de nos compatriotes. 

Aujourd’hui encore, je me demande ce qui fait qu’il avait cette arrogance des révolutionnaires cernés. Il y avait aussi, dans sa tonalité, à la fois le père de famille qui veut montrer à sa femme ainsi qu’à ses enfants, qu’il reste le maître de la situation et le chef de famille que rien ni personne ne peut prendre de haut et surtout pas nous, un équipage de marins du dimanche sur un voilier de plus de 15 mètres. 

Je me demande ce qui fait qu’un homme peut être prêt à tout sacrifier afin que la satisfaction d’avoir raison le console d’avoir envoyé sa famille au paradis. L’orgueil et la vanité, je pense. Rien d’autre.

L’homme continuait de pagayer fièrement sur la ligne de départ où des immenses voiliers furieux se tenaient prêts à s’élancer au coup de canon jusqu’à ce qu’une vedette de l’organisation l’aperçoive enfin, fonce sur le kayak familial et lui ordonne de se ranger à l’abri auprès du bateau du club, pour qu’il consente à lâcher l’affaire. Visiblement, il était furieux de ce sacrifice qu’il vécu mal dans son honneur froissé. 

Bonheur et Liberté comme un oiseau dans le ciel

Comme beaucoup d’entre nous, autour de moi, j’ai deux groupes d’amis, assez proches, qui s’aiment les uns les autres et que brutalement, contre toute attente, tout sépare.

D’une part, je compte mes amis qui se sont radicalisés en faveur d’un confinement total, qui ne comprennent pas pourquoi la France n’adopte pas les mêmes mesures qu’en Chine, reprochent leur légèreté et leur inconscience à ceux qui pensent différemment, et seraient prêts à trainer devant les tribunaux révolutionnaires, les fous qui refusent que le salut face à l’épidémie ne puisse venir que d’une sécurisation totale de nos frontières, que d’une interdiction des rencontres entre amis et des réunions familiales. 

D’autre part, je compte mes amis qui se seraient radicalisés en faveur d’une liberté confirmée face à l’épidémie si leurs mouvements n’avaient pas été entravés par l’Etat d’urgence sanitaire. En privé, ils n’en pensent pas moins, dénoncent des mesures qui n’ont jamais été prises en France en temps de paix, ne se satisfont pas de la pseudo guerre qu’on aurait déclarée à un virus qui, s’il fait des victimes, tue moins que le H3N2 de 1968-1969 quand personne de sensé dans nos démocraties n’aurait pu imaginer enfermer les peuples.

Bien loin de moi, l’idée d’opposer ces deux groupes d’amis, qui en aucun cas ne constituent deux ensembles homogènes, ne se connaissent pas tous les uns les autres, et pour lesquels, pris individuellement, j’ai la plus grande estime.

En me demandant s’il existe un trait commun à chaque groupe qui pourrait résumer l’attitude des uns et des autres, je pense en toute subjectivité que le premier groupe de mes amis est avant tout à la recherche du Bonheur, d’un monde heureux, d’un certain épicurisme paisible, d’une vie stable et qu’ils ont confiance dans l’Etat qui leur apporte sécurité, protection et un avenir aussi serein que possible alors que le second groupe de mes amis est avant tout à la recherche de la Liberté dans un monde dangereux, incertain et imprévisible qu’ils affrontent grâce à une assez grande confiance en eux. 

Les premiers ont le prosélytisme du Bonheur plutôt facile et voudraient que tout le monde soit heureux, que le Bonheur universel soit inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme, et sont en permanence à la recherche de ce qui pourrait les rendre encore un peu plus heureux que ce soit en passant par « avoir plus » (shopping) ou par « être plus » (Développement personnel).

Les seconds sont plus secrets sur leur amour indéfectible de la Liberté. Ils ont trouvé facilement la solution du Bonheur en décidant chaque matin de se lever du bon pied, même si quand le soir arrive, leurs bonnes résolutions se sont diluées au fil de la journée. La recherche de la liberté demande un courage et demeure un combat permanent car les entraves que déploient les Etats, les gênent sans cesse. Ils respectent chacun et savent trouver les chemins de contournement des obstacles qu’on leur impose.

Quand tout va bien, ou plutôt quand rien ne va mal, les premiers sont assez dociles et les seconds sont assez dangereux. Quand tout va mal, ou plutôt quand rien ne va plus, les premiers sont assez farouches et les seconds sont assez audacieux. 

Et moi dans tout ça?

1. Personne autour de moi n’a été hospitalisé  ni n’est décédé du Covid 19.

2. Comme des millions d’autres, j’ai attrapé le Covid 19 que j’ai vécu comme une grippe longue et pénible. A ce prix, j’ai tous les anticorps qui m’immunisent et je ne suis pas contagieux.

3. Je suis en possession des mêmes statistiques que tout le monde. La communication anxiogène qui est faite autour me laisse de glace.

4. Plus de 10 millions de Français sombrent en dessous du seuil de pauvreté 

5. La mort brutale d’un seul enfant, si c’est le sien, parce que rien n’aura été fait, n’est pas justifiable.

6. Ma Liberté, sans enfreindre celles des autres, m’importe davantage que mon Bonheur, sujet qui ne m’a jamais beaucoup inspiré, sauf quand j’étais jeune et que je n’avais pas compris comment le monde fonctionne. 

Fin mars, une dizaine de jours après le confinement je cherchais autour de moi qui, comme moi, trouvait que cette séquestration générale dans nos propres maisons, par notre propre gouvernement et notre propre conseil constitutionnel qui avançaient des arrêtés de la Première Guerre mondiale et de la guerre d’Algérie pour autoriser la police et l’Armée à exiger la présentation d’Ausweis pour que nous puissions circuler, était un gigantesque scandale. J’en ai trouvé un. Un seul. Il se reconnaitra. Lui et moi étions tombés d’accord. Nous ne mettions pas ce système là, celui qui nous confina, en question, nous le mettions entre parenthèses.

Dans « Un oiseau dans le ciel » de Félicien Marceau, le héros, Nicolas de Saint Damien, file une vie de douceurs parfaites dans son hôtel particulier de la rue Barbet de Jouy, aimé de sa femme et de ses six belles-sœurs. Un  jour, sans prévenir, parce que cette vie là, comme la vie de tant d’hommes avant lui et après lui, l’endort, l’épuise, l’étouffe, il enfile son manteau, met son chapeau, et s’en va. On le suit au travers de ses pérégrinations européennes de Londres à la Grèce via l’Italie car « un homme qui n’aime pas l’Italie est toujours plus ou moins un barbare » et voici la morale de cette histoire, gravée à jamais dans ma mémoire:

« -D’abord comment va-t-il?

– Il va très bien.

– Il est heureux?

– Il est libre.

– C’est différent?

– C’est l’étage au-dessus. » 

Attirance occidentale

Ca ne m’a pas semblé évident au premier coup d’oeil. 

La foule de Hong Kong, à peine moindre qu’en temps normal, continue de remplir le métro, les shopping malls, les rues et la vie en général. 

Ce fut en passant au Starbucks du Lee Garden 3 à Causeway Bay, où se trouve mon bureau que je fus saisi. Il y a quelques mois, un bon tiers des clients étaient occidentaux. Par les temps qui courent, on ne sait plus trop ce que cela veut dire; « occidental ». Autrefois, pour une demande de visa aux US ou pour mon visa permanent en Inde, il y a 27 ans, je cochais la case « Caucasian ». L’espace géographique d’origine de l’Occident serait de l’Oural à l’Atlantique, en restant sur les rives septentrionales de la mer méditerranée. Les migrations de la seconde moitié du dernier millénaire, ont projeté quelques millions de ces Européens toujours à la peau très claire et parfois aux yeux bleus, jusqu’aux Amériques, à l’extrémité sud de l’Afrique et sur quelques îles australes. Plusieurs générations plus tard, une poignée de leurs descendants se retrouvent à Hong Kong.

Dans cet archipel étroit peuplé de 7.5 millions d’habitants, Chinois à 92%, Asiatique à 99,2%, en temps normal, un occidental se remarque de loin. Aujourd’hui, forcément à cause des 3 crises que traversent Hong Kong, la guerre commerciale Sino-Américaine, la loi de Sécurité nationale et surtout le Covid-19, il n’y a plus aucun touriste, les rapprochements familiaux le temps des vacances ou d’un évènement familial (naissance, mariage, etc…) qui donnaient la possibilité aux familles de se retrouver sont impossibles, les voyages d’affaires sont suspendus, les nouveaux arrivants n’arrivent plus et beaucoup s’enfuient. Il ne faut pas être un bien brillant statisticien pour compter et ouvrir les yeux: la population occidentale, qu’elle soit de passage ou résidente s’est réduite de plus de 50%. Comme toutes les autres populations immigrée du territoire mais celle ci est plus visible. 

Je voudrais que cela ne change rien. Les Hongkongais sont toujours aussi aimables et prévenants, la langue anglaise reste indispensable, les produits européens remplissent les étagères des magasins comme avant, les marques occidentales sont reconnues et les paysages ne changent pas. En revanche, la population, elle, a changé. 

Ce « moins d’occidentaux » me fait encore davantage prendre conscience de l’infime minorité à laquelle j’appartiens. N’étant chez moi nulle part, depuis 30 ans, je longe les murs et remercie en silence, sans cesse, tout ceux qui m’accueillent généreusement  dans leur pays pour ce que je suis et ce que je sais faire. Je reste aussi invisible que possible et pourtant, contraste étonnant, moins nous sommes et donc plus la probabilité est grande qu’on ne nous croise pas, plus nous sommes visibles. Le vide créé par notre effacement brutal souligne notre disparité. 

Alors qu’il y a toujours eu des occidentaux à Hong Kong depuis 180 ans, l’effondrement en quelques semaines du nombre des ressortissants de notre « communauté » occidentale me rappelle mes années en Inde ou en Chine. Il est facile de se noyer dans ces foules immenses et de sombrer dans l’anonymat le plus absolu, du Karnataka au Zhejiang où, si nous ne nous faisons pas remarquer, nous reconnaissons notre différence. Alors quand dans ces marées humaines, on croisait un occidental, d’un regard en coin, on se reconnaissait. 

Rien de cela à Hong Kong. Nous étions trop nombreux. Depuis mon retour sur l’île, je ressens ce que j’éprouvais autrefois en Inde ou en Chine quand je croisais un Occidental: une attention fugitive comme une affinité élective. Dans le métro, toujours bondé le soir, quand un Caucasien se trouve par hasard dans le même wagon, je ressens sa présence. Je n’éprouve pas plus d’affection pour lui que pour un autre passager, mais le temps d’un croisement, cette reconnaissance agit comme une attirance occidentale et acquiert une importance qu’elle n’avait pas avant le Covid 19.

Dans l’épreuve qu’on nous impose, s’il y a une force naturelle qui pousse les familles à se resserrer, je crois qu’il en est une autre qui rapproche les minorités.  

La tentation

Libéré, je repense à ces 2 semaines de quarantaine forcée en les ayant trouvées très confortables. Je n’avais à me soucier de rien puisque l’enfermement était l’excuse facile de tout. Installé dans la quiétude de mon appartement, quoi qu’on me demande, c’est à dire à peu près tout ce qu’il y a de plus agréable et de plus pénible dans la vie, semblait également impossible.

Libéré, puis presque immédiatement fouillé par la police, comme un repris de justice qui donnerait l’impression qu’il conserve son attirance pour le Grand Banditisme, j’ai réfléchi, une fois de plus car ce sujet me fascine,  à ce qu’il y a de vraiment intéressant dans la vie, c’est à dire ce qui mérite vraiment d’être vécu.

La prière que quelques uns d’entre nous avons appris au catéchisme contient la plus intéressante injonction depuis 2000 ans: « Et ne nous soumets pas à la tentation ». Si controversée, qu’elle fut modifiée, je viens de l’apprendre, en 2017 par « et ne nous laisse pas entrer en tentation ». Comprenne qui pourra cette nouvelle syntaxe; l’idée de fond reste la même.

Qu’elles que soient les tentations, le Covid 19 et sa guirlande d’interdictions depuis des mois, nous en protègent.  A condition, de bien vouloir accepter ce que sont les tentations, ce que sont les interdictions, que nous sommes en guerre, et que le mieux que nous ayons à faire est de rester chez soi, de se coucher, porte fermée et d’attendre. Grâce soit rendue au Covid 19: nous ne sommes plus soumis à la tentation. Je rappelle l’idée de fond apprise au catéchisme: nous sommes faibles, la prière nous protège de la tentation, nous sommes sur Terre pour souffrir en échange du pardon qui nous est accordé pour avoir été faibles jusqu’au jour de la rédemption quand nous irons tous au paradis. 

Le confinement généralisé aura agi sur nous comme un immense monastère où derrière les portes fermées, nous n’avons été soumis à aucune tentation, où l’Etat aussi fort que l’Eglise Chrétienne des premiers siècles nous a protégé contre toutes nos faiblesses. Et où, alors, nous ne sommes plus faibles mais forts puisque nous sommes en guerre. 

Pendant tous ces jours, confortablement installé dans mon appartement, je faisais comme des dizaines de millions d’autres: je télétravaillais, l’alimentation était livrée devant ma porte par d’autres, je résistais facilement à la tentation puisque tous les bars, les restaurants, les cafés, et tous les plaisirs étaient derrière la porte et beaucoup d’entre eux restent fermés. Bref, j’étais un faible, enfermé de force, protégé de toutes ses tentations par un Etat surpuissant qui à l’avantage politique que lui confère les foules qui le supportent et l’ascendant psychologique dont il bénéficie en faisant craindre la mort par épidémie à ceux qui transcendent la loi. 

Pourtant, la seule chose qui vaille la peine d’être vécu est ce qui dévore le coeur des hommes. Ce n’est pas la tentation en soi; c’est de s’y jeter. Il faut s’y précipiter sans cesse, quel qu’en soit le prix. Ce qui dévore est toujours plus intéressant que ce qu’on regarde sans rien faire. Se jeter à corps perdu dans ce qui nous tente est mille fois plus passionnant que de résister à la tentation. La vraie guerre c’est d’affronter le danger. La vraie victoire, c’est d’en sortir vainqueur après s’être battu. 

Ce n’est jamais d’avoir gagné sans n’avoir rien fait. 

Le jour d’après

Hier soir, 30 minutes avant minuit, j’avais démarré le compte à rebours de ma libération. A intervalles irréguliers, je regardais combien de temps il me restait avant de me précipiter dehors. Habillé, chaussé, j’étais dans les starting blocks.

A 23h59, tout sourire, je pris une paire de ciseaux et à minuit tapante, j’ai coupé le bracelet électronique qui indiquait en permanence à un central quelque part dans Hong Kong, ma position et peut-être même mes faits et gestes. Je me suis déjà senti à moitié libre.

Assuré que je tenais mon trousseau de clé, mon portefeuille et mon téléphone, pour la première fois depuis assez longtemps, j’ai refermé la porte de l’appartement puis je me suis dirigé vers les ascenseurs. Retour rapide dans l’appartement avec l’exclamation qu’on a tous aux lèvres depuis des mois: « merde mon masque ». 

En descendant les 22 étages, dans l’ascenseur avec juste un ventilateur pour brasser l’air, quelques gouttes de sueurs ont glissé le long de mon cou à cause de la moiteur tropicale de l’immeuble sans air conditionné centralisée. Sensation étrange après 15 jours confiné.

Une fois dehors, j’ai compté 12 pas, puis je me suis arrêté quelques instants comme Papillon sortant du cachot. J’ai repensé à ce petit pas pour moi, puis je me suis élancé vers Kennedy Town.

J’avais tout entendu, tout lu sur ces premiers instants, sur l’émotion intense, sur la sensation de liberté retrouvée après en avoir été privé, sur la folie qui prend certain à courir dans tous les sens, à sauter et hurler de joie. Personnellement, je n’ai rien ressenti de tout ça. Dans la nuit, sous des lampadaires éclairant faiblement Victoria Road d’une lumière jaune orangée, en descendant vers Kennedy Town, j’ai marché dans mes pas qui auraient pu être ceux de la veille. Des trois personnes croisées par hasard, un jeudi après minuit, aucune ne portait de masque. Rassuré sur la souplesse des Hongkongais vis à vis des règlements au milieu de la nuit, je conservais mon masque malgré tout, en me dirigeant vers Forbes Sport Bar, devant la station de métro, sensé être ouvert jusqu’à 01h00, mais ce pub était en travaux. J’ai continué ma balade nocturne en longeant Shing Sai Road et le bord de mer où quelques romantiques écoutaient les vagues. 2 couples d’amoureux se bécotaient sur les bancs publics. 

N’ayant rien d’autre à faire, après avoir goûté ce premier degré de liberté retrouvée, je suis passé au Welcome ouvert 24/24, à l’angle de Cadogan Street et de Victoria Road, acheté un tube de dentifrice, une Leffe pour fêter cet instant et un bout de fromage du Yorkshire, « made in Australia », tenant le tout dans les mains afin de sauver la planète d’un sac en plastique en moins. 

Remontant Victoria Road et tournant sur Sai Ning Street, j’avais en tête de m’asseoir quelques minutes sur un des bancs qui longent les terrains de sport d’un côté et la mer de l’autre. Dans cette rue toujours déserte, où les bus de beaucoup de lignes viennent terminer leurs parcours, où la morgue reçoit les cadavres au milieu de la nuit, où des centaines de milliers de bouteilles de vin sont entreposées, je marchais sous une lumière blafarde, sur le trottoir de gauche. Traversant la rue en diagonale, devant un des entrepôts de la rue, je rejoignais le trottoir opposé quand j’aperçu 2 policiers. J’arrivais à leur hauteur, eux marchant sur le trottoir et moi continuant en diagonale. Une rangée de voitures en stationnement nous séparait. 

En 1 seconde je calculais que toute ma vie était bien en règle. 

En moins de temps qu’il n’en faut pour le penser, l’un des 2 policiers, le petit un peu massif, s’était retourné, s’adressait à moi et me demandait « Can I see your ID please. Your Hong Kong ID ».  Dos au grillage fermant les terrains de sport, je pose le dentifrice, le fromage et la Leffe par terre, je sors mon portefeuille en remarquant que les 2 policiers ont la main sur la crosse de leurs révolvers, et sors mon HK ID. Le policier la regarde, s’assurant qu’elle est valable, puis demande à me fouiller. De toute ma vie, depuis 55 ans, jamais je n’ai été fouillé par des policiers dans la rue. Dans un aéroport après le passage aux rayons X, j’ai déjà été fouillé par des agents de sécurité mais jamais par la Police et encore moins dans la rue, tout ceci moins de 40 minutes après ma libération de résidence surveillée. 

Il y avait du « Deux hommes dans la ville » dans cette scène, au moment où Alain Delon sort de prison après y avoir passé 10 ans et qu’un commissaire (Michel Bouquet) se décide de le tenir à l’oeil dès cet instant. Pendant cette fouille où le policier répétait après moi ce que je lui disais: « That’s my phone – It’s your phone »; « that’s my keys – it’s your keys », je dis à l’autre policier, le grand mince, « I live in Serene Court ». « You live in Serene Court » répondit-il. Mais à cet instant, j’ai senti un relâchement dans sa main qui tenait la poignée du revolver. Il avait entendu mon accent et subitement je présentais moins de dangers pour la tranquillité des habitants. Le grand mince me dit « there are a lot of burglars in this street – Be careful with your windows ». J’ai pensé qu’au 22 étage, le risque était limité mais j’ai aussi considéré qu’il m’avait pris, dans la pénombre, invisible derrière mon masque, pour un ressortissant d’un pays plus inquiétant que la France, quelque part entre le Bangla Desh et la Turquie. L’autre policier, le petit massif, m’a alors dit qu’il vérifiait ma HKID, puis s’éloignant de 5 mètres, il a appelé le central. J’ai pensé qu’étant libéré depuis 40 minutes, l’information que je sortais de quarantaine avait dû être passée et mon casier avait dû été effacé automatiquement à minuit. Le policier me rend ma carte « It’s all fine » et en guise d’au revoir « Thank you for cooperation ». 

J’ai vécu ce contrôle et cette fouille comme un bonze reçoit la pluie sur son crâne lisse, avec fatalité et sans conséquence. La journée commence bien. 

Encore 1 jour – Your 14 day compulsory quarantine period will end at midnight today.

Très grosse fatigue ce matin, comme si la tension nerveuse qui me tient entre 4 murs depuis 2 semaines retombait brutalement, à quelques heures de la ligne d’arrivée. Pourtant je fus réveillé par le soleil à l’aube. Il n’était pas 6 heures. Toute la journée, j’ai ouvert la fenêtre avec l’impatience d’un cheval à l’écurie, qui sent qu’il va galoper et retrouver la prairie.

Bien que j’aie parfaitement retenu la date d’aujourd’hui, et l’heure exacte, 23h59, comme étant la fin définitive de ma résidence surveillée, même si l’agent avait écrit sur la feuille de température que je dois, théoriquement, tenir à jour matin et soir, la date du 8/10 sur la dernière colonne, un doute persistait. La marge d’erreur que j’ai toujours prise en compte dans ma vie laissait une place au doute: « et si jamais je m’étais trompé de 24h? », comme pour me rassurer à l’avance au cas où la quarantaine serait prolongée mettant la confusion sur le dos de mon étourderie. Arrivé chez moi un Samedi, libéré un Vendredi. Au pire, ça pouvait se tenir. 

J’ignorais tout à fait comment je serais prévenu, espérant que ce serait l’application Smartphone, qui indiquerait automatiquement à 23H59, que je suis libre à l’instant. 

C’était sans compter sur la parfaite organisation Hongkongaise. A 11h31, ce matin, je recevais un SMS intitulé « Quarantine », écrit en chinois traditionnel et en anglais. Avec la certitude que le dernier test effectué mardi après qu’une estafette soit venue chercher un échantillon de salive, ait été forcément négatif, c’est sans crainte que je lisais le message:

« Your 14 day compulsory quarantine period will end at midnight today. Afterwards, if you are wearing wristband, you can cut and remove the wristband and uninstall the StayHomeSafe app. Thank you for your cooperation, and wish you good health. Together, we fight the virus ».

Un sourire de satisfaction doublée d’une joie physique descendant le long de la colonne vertébrale, m’a envahi. C’est au film Papillon auquel j’ai pensé, lorsque Steve McQueen après des années de cachot à Cayenne, en sort enfin, marche 7 pas, la longueur de sa cellule, puis s’effondre. Mon appartement mesure 12 pas dans sa plus grande longueur. Tout à l’heure, à 00h01, quand j’effectuerai 12 pas, je m’arrêterai quelques instants. Le pas suivant transformera l’univers de mes 14 derniers jours. A quoi tient la liberté quand on en est privé? A un pas de plus. Ce n’est que ça.

J’ai reçu de nombreux messages d’amitié toute la journée. Chacun comptant les heures et les minutes avec moi. Un ami italien qui habite Singapour me disait qu’un de ses compatriotes avait vécu sa quarantaine au Shangri-la. Quand il est sorti de sa prison dorée, il aurait pleuré. Ce n’est pas mon caractère. Aucune chance que j’écrase une larme d’émotion pour si peu car je ne peux pas oublier que j’ai choisi librement de revenir à Hong Kong en sachant ce qui m’attendait. 

Ces 2 semaines auraient-elles pu mieux se passer? Aurais-je pu faire plus? Apprendre davantage? Travailler plus efficacement? Comment font les autres? Ces 15 derniers jours enfermés sont par certains aspects à l’image de toute ma vie faisant au mieux en fonction des circonstances, emmené par la confiance, doutant un peu, me reprenant sans cesse, avec la lumière au bout du tunnel en ligne de mire et finalement avec la certitude que si j’aurais pu faire un tout petit mieux, la probabilité que tout fût beaucoup moins bien, aurait dû l’emporter de loin. 

Cet article est le 500ème que j’écris sur ce blog commencé il y a 15 ans. Il fallait terminer cette mini-série « Encore X jours » sur un chiffre rond, pour commencer un nouveau chapitre de cette France vue d’ailleurs.